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Chers toutes et tous,
merci d’être ici aujourd’hui pour accompagner Mamie Lène, Hélène Moreau, née le 21 novembre 1939, qui nous a quittés à 84 ans.
Nous sommes réunis pour lui dire au revoir,
et surtout pour lui dire merci.
Mamie Lène,
je vais te parler comme je t’ai toujours parlé,
avec ce tutoiement qui raccourcit les distances et réchauffe les mains.
Tu as été ma grand-mère,
mon compas doux et ferme,
celle qui m’a appris à voir le monde avec le cœur.
Quand je pense à toi, je vois d’abord des gestes simples.
Ta main sur mon épaule quand je rentrais un peu de travers.
Ton rire qui naissait du coin des lèvres, cet éclat espiègle avant une taquinerie.
Et puis ce parfum de violette, discret mais infaillible,
qui me disait que tu n’étais pas loin avant même de te voir.
J’entends aussi ta voix du dimanche soir.
Ce “alors, raconte-moi” qui ouvrait grand la porte aux petites victoires, aux gros doutes,
aux idées qui trottent dans la tête.
Tu ne posais pas beaucoup de questions, mais tu posais les bonnes.
Et quand il n’y avait pas de réponse, tu me disais:
“On cherche, on apprend, et on partage.”
Tout était là.
Tu étais chaleureuse sans jamais être envahissante,
persévérante sans fracas,
d’une élégance simple et d’un courage tranquille.
Rien d’extravagant,
juste la tenue droite des gens qui savent ce qui compte.
Je te revois le mercredi,
jour des crêpes.
Tu me laissais retourner la première.
Tu savais très bien qu’elle finirait sur le sol, en acrobatie ratée.
Tu riais, tu soufflais un “ah, la cascadeuse !”
et tu recommençais la pâte, sans moralisme, sans reproche.
Tu me montrais la poêle, le poignet, le moment juste.
Et puis un jour, sans fanfare, la crêpe est retombée dans l’assiette.
Tu n’as pas applaudi, tu as juste glissé:
“Tu vois, quand on persévère en souriant, ça finit par passer.”
C’était ta pédagogie:
bienveillance, précision, et une place pour l’erreur.
Dans ta boîte à couture,
il y avait un mètre ruban fatigué, des épingles rangées comme à la parade,
et ce dé à coudre bosselé que tu avais gagné à force d’usage.
Tu raccommodais le monde un ourlet à la fois.
Les boutons retrouvaient leur veste,
les peluches leur oreille,
et nous, nos coutures quand on se sentait un peu défaits.
Tu m’as appris à piquer droit, oui,
mais surtout à ne pas jeter quand on peut réparer.
Et puis il y avait les mots croisés.
Ton crayon à papier, toujours bien taillé,
qui traçait des lettres nettes comme des pas dans la neige.
Tu n’aimais pas la facilité.
Tu cherchais le mot juste, comme on cherche la bonne attitude.
“Un mot peut tout changer”, disais-tu.
Tu avais raison: un mot peut consoler, rassembler, réorienter.
Tu savais t’en servir.
Tes promenades au parc, elles, ressemblaient à des leçons de météo intérieure.
Tu marchais à ton rythme, tu regardais les arbres comme on salue des voisins.
Tu montrais les bancs, “celui-là, c’est pour les confidences”,
la mare, “ici, on revient quand on a besoin d’apaiser la pensée”.
Tu cueillais rarement,
tu préférais nommer:
chêne, platane, troène.
Donner un nom, c’était déjà prendre soin.
À la bibliothèque municipale, où tu faisais du bénévolat,
tu te postais au comptoir comme à un point de rencontre.
Tu glissais un roman dans des mains hésitantes,
tu soufflais un “tu me diras ce que tu en penses” qui ouvrait un chemin.
Tu prêtais des livres, mais tu offrais surtout le droit d’essayer.
Pour toi, l’éducation n’était pas une marche à gravir,
c’était une porte à pousser, et elle restait ouverte longtemps.
De tes valeurs, on pourrait faire une liste,
mais ce n’est pas une liste qui m’accompagnera.
C’est ta manière de les vivre.
La bienveillance qui ne fait pas de bruit.
L’éducation qui élève sans écraser.
La générosité discrète qui sème sans compter.
Le partage des savoirs, qui se pratique à table, sur un coin de nappe,
ou dans un rayon jeunesse entre deux chuchotements.
Ce qui manquera, on le sait déjà.
Tes histoires d’enfance, toujours racontées avec ce regard qui part au loin.
Ton parfum de violette qui restait sur les foulards et sur les pages des livres.
Ta voix au téléphone, le dimanche soir, ce fil tendre qui reliait nos semaines.
Il manquera aussi ces petites mises au point,
ta manière de dire “tout doux” quand la colère prenait trop de place.
Et ce courage tranquille qui donnait de la tenue aux jours difficiles.
Tu avais cette phrase:
“On ne contrôle pas le vent, mais on règle la voile.”
Tu l’as fait jusqu’au bout.
Aujourd’hui, à l’heure de la crémation,
nous déposons ce qui t’a portée,
et nous emportons ce qui nous portera.
Ce n’est pas un échange équitable,
mais c’est un passage que tu as préparé pour nous,
sans drame, sans emphase.
Tu nous as appris à célébrer la vie là où elle est:
dans un tablier noué, une page cornée, une marche au parc, une crêpe réussie.
Je voudrais m’adresser à celles et ceux qui l’aimaient,
à sa famille, à ses amis, aux visages connus de la bibliothèque,
aux compagnons de promenade,
à celles et ceux qui ont reçu un ourlet, un conseil, un livre.
Nous avons eu de la chance.
La chance d’avoir été reconnus, regardés, nommés par elle.
La chance d’avoir entendu ces “raconte-moi” qui autorisent à être soi.
La chance d’avoir été invités à apprendre,
sans vergogne, sans diplôme requis, juste avec curiosité.
Alors, que fait-on de cette chance, maintenant ?
On continue.
On continue les mercredis crêpes, même si la première tombe encore.
On prend le temps de marcher, d’observer, de nommer.
On règle la voile quand le vent tourne.
On choisit le mot qui soigne plutôt que celui qui griffe.
On répare, au lieu de jeter.
Et on partage ce qu’on sait,
comme on offrirait une clé sans demander de la rendre.
Tu avais un vœu, Mamie Lène:
que chacun reparte avec une recette ou un mot doux.
Un petit carnet est là, à disposition.
On peut y copier une recette, y laisser une phrase, une astuce,
un souvenir précis — pas un grand discours, un détail qui tient chaud.
Parce que tu savais que la mémoire se nourrit de concret:
une proportion de farine, un nom d’arbre, un titre de roman, un sourire noté noir sur blanc.
Je te dois beaucoup, et je ne suis pas la seule.
Mais je n’essaierai pas de tout rembourser.
Je ferai ce que tu faisais:
passer le flambeau sans discours grandiloquent,
en faisant, tout simplement.
En tenant la main de celles et ceux qui hésitent,
en disant “on cherche, on apprend, et on partage”,
et en laissant aux autres la première crêpe, même si le plafond devient suspect.
Merci pour tes mercredis, pour tes aiguilles, pour tes cahiers de grilles,
pour tes foulards à la violette,
pour tes dimanches au bout du fil.
Merci d’avoir été espiègle quand le sérieux menaçait de gagner,
persévérante quand la facilité tentait,
et toujours élégante sans rien avoir à prouver.
Nous te laissons aller, avec douceur.
Ta trace n’a pas besoin de marbre,
elle est déjà partout où l’on se parle mieux, où l’on apprend encore,
où l’on coud un bouton en pensant à toi.
Et puisqu’il faut choisir un au revoir,
je prendrai le tien:
“À bientôt, dans les petites choses.”
Au nom de tous ceux qui t’aiment,
au nom de tes histoires qui continuent de marcher dans nos pas,
merci, Mamie Lène.
Nous te portons dans nos gestes,
et tu nous portes dans les tiens, là où tu es.