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Bonjour à toutes et à tous, merci d’être là.
Nous sommes réunis pour dire au revoir à Colette Bernard, notre Mamie Co, et pour faire ce qui lui ressemblait tant : parler simplement, partager des souvenirs, et laisser la tendresse s’installer sans grands effets.
Aujourd’hui, je parle comme sa petite-fille.
Je parle aussi comme celle qui a appris, main dans la main avec elle, ce que veulent dire patience, exigence et joie du travail bien fait.
Mamie, tu es née le 29 octobre 1940, et tu t’es éteinte à 85 ans.
Entre ces deux dates, il y a des décennies de gestes précis, de rires qu’on devine plutôt qu’on ne les entend, de regards bienveillants, et de cette discrétion qui, chez toi, n’était pas effacement mais force tranquille.
Quand je ferme les yeux, je te revois au marché.
On tenait le stand ensemble, moi encore petite, cachée derrière les cageots.
Tu m’apprenais à aligner les choses droit, à plier le linge sans faire de pli de trop, à rendre la monnaie sans trembler et à dire bonjour en regardant les gens dans les yeux.
Tu disais : « On ne vend pas que des objets, on propose un moment où tout se tient : la parole, le sourire, la qualité ».
C’était ta bienveillance exigeante : le cœur grand ouvert, mais jamais à moitié.
Rien n’était bâclé.
Même une étiquette devait être propre, lisible, posée bien droit, parce que le respect commence par là.
Je me souviens de nos trajets à l’aube, quand la ville n’avait pas encore tout à fait décidé de se réveiller.
Tu vérifiais deux fois la boîte à monnaie, tu glissais un petit mot dans ma poche « Pour après l’école », et tu fronçais les sourcils si j’oubliais quelque chose.
Tu n’élevais pas la voix.
Tu reformulais, tu montrais, tu faisais avec moi.
Transmission, pas démonstration.
À la fin de la journée, si le stand tenait comme un petit théâtre en ordre, tu soufflais « Voilà, c’est propre, c’est juste ».
C’était ton « bravo ».
Et puis il y a ce voyage en train à la mer, j’avais dix ans.
On avait des sandwiches emballés dans du papier qui sentait le beurre, un vieux sac en toile, et une serviette qui avait déjà vu d’autres étés.
Tu commentais le paysage comme on tourne les pages d’un roman : « Regarde la Loire qui s’arrondit, regarde les toits qui s’aplatissent, ça sent déjà le sel ».
Plus tard, dans l’eau, tu m’as appris à nager.
Pas en me lançant au large, non.
Une main sous mon ventre, l’autre prête à rattraper la panique.
« Respire, fais confiance à l’eau, elle sait porter ».
Je crois que c’est ce que tu as fait pour nous tous, toute ta vie : une main sous notre peur, l’autre prête à nous laisser faire notre chemin.
Tu avais un esprit curieux.
Tu dévorais les romans, tu soulignais parfois un mot au crayon à papier pour « y revenir plus tard ».
La couture n’était pas un passe-temps, c’était un art discret : ton dé à coudre brillait comme un talisman, et chaque ourlet racontait la patience.
Aux marchés aux puces, tu fouillais avec ce regard à la fois joueur et précis, capable de repérer, sous la poussière, une histoire qui attendait son prochain chapitre.
Et quand la Loire était d’humeur tranquille, tu allais y promener tes pensées, le pas régulier, l’œil aux aguets, comme si l’eau te confiait des secrets que tu n’allais pas répéter.
Tu étais créative, mais sans tambours.
Tu recousais le monde sans qu’il s’en vante.
Un bouton retrouvé, une étoffe ranimée, un repas improvisé autour d’un thé à la menthe qui savait faire taire les inquiétudes.
Ton thé, justement.
Rien qu’à y penser, on entend déjà le cliquetis de la cuillère, la buée sur le verre, l’odeur qui remplit la cuisine.
Et puis ces petits mots que tu laissais sur la table : « J’ai coupé du pain », « Reviens vite », « N’oublie pas ton écharpe », « Fais doucement ».
De la prose du quotidien, et c’était suffisant pour tenir le monde en place.
Tu n’étais pas toujours douce comme on l’imagine.
Tu pouvais être ferme, très.
Tu rappelais l’heure, le soin des choses, le respect des autres.
Tu aimais que les livres soient remis à leur place, que les promesses soient tenues, que le « merci » et le « s’il te plaît » ne soient pas des formules mais des évidences.
Tu faisais confiance, mais pas à crédit.
Et c’est peut-être pour ça qu’on se redressait un peu quand tu entrais dans une pièce.
Pas par peur : par envie de te montrer qu’on avait bien compris.
Tu avais aussi cette façon de te mettre de côté pour laisser les autres prendre la lumière.
Discrétion, oui, mais jamais effacée.
Tu étais là aux grandes étapes, posée comme un rocher silencieux.
Un regard, un hochement de tête, et tout devenait un peu plus net.
On va manquer de ta présence rassurante, de ta main sur une épaule, de ton souffle qui remet les idées d’équerre.
Aujourd’hui, nous avons choisi une cérémonie laïque.
Cela te correspond : pudeur, simplicité, et place faite aux mots justes.
Nous lirons un poème de Prévert, parce que tu aimais sa manière de faire tenir la vie dans des images qu’on croit simples et qui nous poursuivent longtemps.
Nous regarderons des photos : pas pour chercher ce que nous avons perdu, mais pour revoir, en accéléré, tout ce que nous avons reçu.
Et, selon ton souhait, une partie de tes cendres sera dispersée dans ton jardin.
Là où tes mains ont tant travaillé, tant planté, tant repiqué.
Là où chaque printemps recommence sans se vanter.
Ce que tu nous laisses, ce ne sont pas seulement des objets, des livres marqués d’un crayon, des napperons têtus et des foulards au pli net.
Tu nous laisses des gestes, une manière de nous tenir au monde.
Tu nous as appris que servir n’est pas se soumettre, que donner n’est pas s’épuiser, que travailler bien n’est jamais du temps perdu.
Tu disais souvent, à ta façon : « Fais-le proprement, et tu dormiras bien ».
C’était une éthique, presque une boussole.
J’aimerais te parler encore une fois, comme on se parlait en rangeant le stand.
Tu me dirais : « Va, on a tout fermé, on rentre ».
Alors je te dirais merci.
Merci pour la mer et la main sous l’eau.
Merci pour le marché et la monnaie rendue juste.
Merci pour les romans qui ne finissent jamais vraiment, parce qu’on les raconte encore en faisant la vaisselle.
Merci pour les promenades au bord de la Loire, où tu nous as appris à regarder sans prendre.
Merci pour les petits mots sur la table, ces preuves modestes que l’amour tient par des détails.
Merci pour le thé à la menthe, pour sa chaleur qui circulera encore entre nous.
Merci pour ta bienveillance exigeante qui nous a fait grandir droit.
Aux tiens, à vous tous, j’ai envie de dire : continuons.
Continuons de laisser des mots sur les tables.
Continuons d’aligner ce qui doit l’être, non par manie, mais par respect.
Continuons d’ouvrir les livres et d’ouvrir les yeux.
Continuons de nous tenir au bord de la Loire, ou de n’importe quelle rive, pour respirer un peu mieux et regarder un peu plus loin.
Continuons de faire simple et bien.
On dit souvent que ceux qui partent laissent un vide.
Tu laisses une forme.
Et dans cette forme, chacun de nous peut s’installer un instant, retrouver une méthode, un courage, une discrétion utile.
Quand nous devrons traverser des eaux froides, nous nous rappellerons ta phrase : « Respire, fais confiance à l’eau ».
Quand nous commencerons quelque chose, nous penserons à toi : pas vite, mais juste.
Quand nous aurons peur, nous ferons comme au marché à l’aube : on prépare, on vérifie, on se salue, et on se met au travail.
Mamie Co, tu n’aimais pas les longs adieux.
Tu préférais fermer doucement la porte et dire « On se revoit ».
Alors je ne te dis pas adieu.
Je te dis à demain, dans un livre qui s’ouvre.
À demain, dans un ourlet qui tient.
À demain, sur une photo où ton regard sourit légèrement de côté.
À demain, dans le jardin, quand le vent se lèvera et que les feuilles feront ce bruit de robe qu’on connaît bien.
Merci d’avoir été notre repère discret.
Merci d’avoir rendu la vie plus nette, sans en effacer la douceur.
Nous te laissons partir comme tu l’as voulu, simplement, avec des mots choisis, des images vraies, et cette promesse :
prendre soin les uns des autres,
travailler proprement,
et, entre deux obligations, s’accorder une promenade au bord de la Loire.
Repose en paix, Mamie.
Nous garderons la main sous l’eau, jusqu’à ce que notre nage soit sûre.
Et nous continuerons, à ta façon, sans bruit, mais avec cœur.